Après la guerre, l’art pour réapprendre à être un enfant
Banksy, enfant et soldat
par Mariam Jama-Pelletier, membre du collectif jeunesse international propulsé par Katalizo au Forum social mondial 2026.
Pour un enfant soldat, la fin de la guerre ne signifie pas nécessairement la fin des violences. Les traumatismes, l’isolement et la difficulté à retrouver une place dans la société peuvent persister longtemps après. Au Forum social mondial, tenu à l’Université d’Abomey-Calavi, au Bénin, une intervenante a proposé une autre manière d’accompagner ces jeunes sur le chemin de la réinsertion : leur redonner une voix par l’art et la culture.
C’est le constat défendu par Sophie Nadège Binazon lors d’une conférence consacrée aux enfants associés aux groupes armés, présentée au Forum social mondial. Forte de plusieurs années d’expérience auprès de jeunes en situation de vulnérabilité, elle est aujourd’hui cheffe de la Division du développement local et de la promotion de l’emploi à Porto-Novo, au Bénin, où elle travaille notamment sur les enjeux d’insertion professionnelle et de développement économique.
Au cœur de la discussion, une question complexe : comment aider un enfant qui a connu la guerre à retrouver une place dans une vie civile qu’il n’a parfois jamais eu la chance de connaître ? Car ces enfants, victimes de crimes contre leur avenir, devraient pouvoir apprendre à lire, jouer, rêver de ce qu’ils deviendront et grandir à l’abri de la violence. Pourtant, pour des centaines de milliers d’enfants à travers le monde, l’enfance se déroule sous la violence, confisquée par des guerres qu’ils n’ont pas choisies.
Les Nations unies estiment à 300 000 le nombre d’enfants soldats dans le monde, dont environ 120 000 en Afrique. Leur présence est également en hausse dans certaines régions d’Asie, du Moyen-Orient et d’Amérique latine. Derrière ces chiffres se trouvent des enfants parfois âgés de seulement quelques années, entraînés malgré eux dans des conflits qui les dépassent.
L’expression « enfant soldat » ne désigne pas uniquement un enfant qui prend les armes. Selon les Principes de Paris, toute personne de moins de 18 ans recrutée ou utilisée par une force ou un groupe armé est considérée comme un enfant associé à un conflit, quelle que soit la fonction qu’elle occupe.
Un enfant qui revient de la guerre ne revient pas seul
Il revient avec des images qu’il ne sait pas raconter, des gestes appris pour survivre, des violences qu’il a subies ou qu’on l’a forcé à commettre. Il revient parfois mutilé, souvent traumatisé, et profondément déconnecté de la vie qu’il connaissait avant.
Pour Sophie Nadège Binazon, la réinsertion ne peut pas se limiter à retirer une arme des mains d’un enfant. Il faut lui offrir un autre chemin : l’éducation, l’accompagnement psychologique, mais aussi la culture et l’art. « Car comment demander à un enfant de raconter ce qu’il n’arrive même pas à nommer ? »
Pour cette intervenante, l’art peut devenir une porte d’entrée là où les mots échouent. Elle raconte le cas d’enfants tellement marqués par la violence qu’ils se referment complètement sur eux-mêmes. Face à cette réalité, même le travail d’un psychologue peut parfois se heurter au silence.
« Quand on lui donne un crayon, il arrive à s’exprimer, à dire tout ce qui est en lui. Il peut dessiner toutes les chaînes qu’il a marquées. Et à partir de là, on peut le rencontrer pour trouver des solutions », explique Sophie Nadège Binazon.
Derrière cette proposition se trouve une idée plus vaste : la réinsertion ne doit pas seulement répondre aux blessures laissées par la guerre, elle doit aussi permettre à l’enfant de se reconstruire et de se projeter dans l’avenir. Cela passe notamment par la création de centres d’éducation artistique où les jeunes peuvent avoir accès à la musique, à la danse, au théâtre ou encore à la littérature, tout en bénéficiant d’un accompagnement qui s’inscrit dans la durée.
Car les blessures laissées par la guerre ne disparaissent pas en quelques semaines. « Il faut avoir la patience de les accompagner », chuchote Sophie Nadège Binazon, entourée de jeunes qui sont eux-mêmes passés par ses programmes d’insertion sociale.
La réinsertion passe aussi par l’autonomie
Sophie Nadège Binazon défend une approche dans laquelle les enfants ne sont pas uniquement les bénéficiaires de programmes conçus pour eux et pour elles. Ils doivent pouvoir participer aux décisions qui concernent leur avenir. « On ne peut pas décider pour quelqu’un sans savoir ce qu’il ressent. »
L’idée est de transformer progressivement les enfants en acteurs de leur propre reconstruction. Un enfant apprend à danser, puis, quelques années plus tard, il peut enseigner à son tour.
Un enfant crée une œuvre qui peut être exposée, vendue, valorisée.
La réinsertion ne se résume donc pas à un retour physique dans la société. Il faut reconstruire une vie psychologique, sociale et économique.
Les ONG et les organisations qui accompagnent ces enfants jouent un rôle essentiel, mais cette responsabilité dépasse leur seule action. « Elle concerne aussi les gouvernements, les écoles, les éducateurs et éducatrices et les communautés », souligne Sophie Nadège Binazon.
Rappelons que le droit international établit l’âge de référence à 18 ans pour protéger les enfants contre le recrutement et leur utilisation dans les hostilités. En dessous de 15 ans, leur recrutement ou leur utilisation comme soldats est interdit par le droit international humanitaire, qu’il soit conventionnel ou coutumier, et constitue un crime de guerre au regard du Statut de Rome de la Cour pénale internationale.
Chaque année, les parties à un conflit qui recrutent ou utilisent des enfants sont par ailleurs identifiées et nommées dans les annexes du rapport du Secrétaire général des Nations unies sur le sort des enfants en temps de conflit armé.
Parce qu’un enfant libéré d’un groupe armé, mais laissé sans soutien reste vulnérable.
Au terme de la conférence, une conviction demeure : protéger les enfants, c’est construire la paix et protéger l’avenir. L’art ne peut pas effacer la guerre. Il peut, toutefois, offrir un langage pour raconter leurs blessures, un espace pour se reconstruire et une vie au-delà des conflits.
Graffiti à Berlin