« Ne nous laissez pas de côté » : les voix de l’Amérique latine au FSM de Cotonou

par Maeva Boucher Lopez, membre du collectif jeunesse international propulsé par Katalizo au Forum social mondial 2026.

L’Amérique latine traverse une période de profonds bouleversements politiques. « Ne nous laissez pas de côté », alors que la droite progresse, que les discours fascistes gagnent du terrain et que les conséquences du capitalisme et du néolibéralisme continuent de creuser les inégalités. « Ne nous laissez pas de côté », parce que ce qui se passe en Amérique latine concerne bien plus que l’Amérique latine.

Une Amérique latine diversifiée, unie et libre

Plusieurs organisations et mouvements engagés dans des luttes sociales de la région, notamment El Congreso de los Pueblos en Colombie, la Coordenação Nacional de Entidades Negras (CONEN) au Brésil et la corporation OBUSINGA étaient remarquables par leur diversité, mais surtout par les liens qui se construisaient entre elles. L’Amérique latine n’est évidemment pas un bloc homogène. Les réalités de la Colombie, du Brésil, du Mexique, du Nicaragua, d’Haïti ou de Cuba sont profondément différentes. Chaque pays possède son histoire, ses luttes, ses blessures et ses propres rapports au pouvoir. Pourtant, lors de nos discussions, nous revenions constamment à l’histoire de nos pays.

Nous racontions d’où nous venions, ce que nos peuples avaient vécu, et ce que nous voulions changer. Et malgré toutes ces différences, quelque chose nous rapprochait. Nous ne voulions pas seulement que notre pays connaisse un avenir meilleur. Nous voulions pouvoir imaginer collectivement une Amérique latine libre.

Libre de l’oppression. Libre de l’impérialisme. Libre de l’exploitation. Libre du fascisme

Les discussions sur Cuba, le Venezuela, Haïti et l’Argentine revenaient fréquemment. Nous parlions de la montée de la droite, des conséquences des politiques néolibérales et des différentes formes de domination qui continuent de marquer le continent. Ces conversations ne cherchaient pas à effacer les contradictions ou les différences entre les pays. Au contraire, elle nous permettait de mieux comprendre pourquoi nos histoires sont différentes, tout en reconnaissant les structures qui peuvent les relier. Une autre question revenait souvent ; comment en sommes-nous arrivés là ? Nous avons parlé de colonialisme, d’impérialisme, et de la manière dont le monde a été divisé entre un Nord et un Sud.

Une conception faussée par les rapports Nord-Sud

Nous avons discuté de l’hégémonie des États-Unis, et de cette conception de l’Amérique latine comme arrière-cour de la puissance des États-Unis. La doctrine Monroe, souvent présentée comme un élément de l’histoire des relations entre les États-Unis et l’Amérique latine, était également évoquée pour réfléchir au rapport de pouvoir qui continue, selon plusieurs personnes rencontrées, de structurer la région. Ces discussions m’ont particulièrement interpellé en tant que jeune femme, ayant des racines nicaraguayennes et vivant également dans un contexte nord-américain.

Il y a quelque chose de particulier à observer les réalités de son pays depuis le nord ; une certaine proximité, mais aussi une distance, une distance qui peut parfois devenir un privilège. Au forum, cette distance s’est transformée. J’ai découvert des personnes qui, chaque jour, organisent, mobilisent et construisent des alternatives. J’ai découvert des organisations que je ne connaissais pas et des luttes qui, malgré leurs contextes particuliers, résonnaient profondément avec des occupations que je porte moi-même.

Mais les personnes rencontrées ne parlaient pas seulement de résistance, elles se questionnaient aussi : pourquoi la gauche n’a-t-elle pas réussi à certains endroits ? Qu’avons-nous fait de mal ? Comment reconstruire des mouvements capables de répondre à la montée de la droite ? Comment faire davantage de place à la jeunesse ? Comment faire en sorte que les jeunes puissent non seulement participer aux luttes existantes, mais aussi décider eux-mêmes du monde qui souhaite construire ?

Ces questions sont essentielles parce que résister ne veut pas seulement signifier la défense ce qui existe déjà. Il faut aussi être capable d’imaginer autre chose. C’est notamment pour cette raison que la question de l’avenir du forum social mondial était présente dans plusieurs discussions.

Le futur du Forum social mondial

Le forum doit évoluer. Il doit se questionner sur ses méthodes, sur sa capacité à mobiliser de nouvelles générations, et sur la matière dont il peut continuer à créer des espaces de rencontre qui, autrement, aurait rarement l’occasion de se retrouver. Mais une chose m’est apparue clairement ; malgré ses limites, ce type d’espace demeure nécessaire. Il est nécessaire et facile, il permet à une personne du Nicaragua, de rencontrer quelqu’un de la Colombie du Brésil, d’Haïti et de découvrir que leurs histoires ne sont pas les mêmes, mais que leur lutte peuvent se parler. Il est nécessaire parce qu’ils rappellent que les mobilisations ne sont pas isolées. Et il est nécessaire parce qu’il y a une époque où la droite et les discours fascistes gagnent du terrain dans plusieurs régions du monde, la solidarité internationale devient plus importante que jamais.

Nous avons demandé que le prochain forum social mondial puisse se tenir en Amérique latine. Ce serait plus qu’un changement de continent. Ce serait l’occasion de porter les regards vers une région qui traverse actuellement des transformations profondes et qui a besoin d’être entendue. Alors, ne nous laissez pas de côté. Regardez ce qui se passe en Amérique latine. Écoutez celles et ceux qui s’organisent. Découvrir les mouvements qui existent déjà. Soutenez-les. Et surtout, ne pense pas que leurs luttes sont éloignées des vôtres. Parce qu’au forum social mondial, j’ai compris que la solidarité ne signifie pas que nous vivions toutes les mêmes qualités. Elle signifie que, malgré nos différences, nous pouvons décider de ne pas laisser les autres lutter seuls.