FSM 2026: Quand les Rois sauvent l’avenir : leçons de résilience béninoises pour le Québec

Durant la cérémonie d'ouverture, crédit photo : FSM 2026

par Isabelle Joy Béland, membre du collectif jeunesse international propulsé par Katalizo au Forum social mondial 2026.

Sur le campus de l’Université d’Abomey-Calavi, un silence lourd pèse sur ce qui devrait être le cœur battant de l’altermondialisme. Pour la première fois depuis la création du Forum social mondial (FSM) à Porto Alegre en 2002, l’événement a failli s’éteindre, étouffé par une décision administrative. Alors que des caravanes de militants et de militantes sillonnaient les côtes de l’Afrique de l’Ouest depuis des semaines pour converger vers le Bénin, la nouvelle tombe : le gouvernement, en place depuis à peine quatre mois, interdit tout rassemblement.

Ce qui s’est joué dans les 48 heures suivantes à Cotonou n’est pas seulement une victoire pour la liberté d’expression c’est une leçon magistrale de souveraineté et de respect des autorités ancestrales qui devrait faire rougir nos démocraties nordiques.

Un Forum sous haute tension

Le FSM a pour objectif premier de créer un espace de rencontre ouvert pour approfondir la réflexion, l’échange d’expériences et l’articulation de mouvements sociaux qui s’opposent à la domination du capital sur l’humain. « Un autre monde est possible », clame le slogan. Mais à Cotonou, l’autre monde semblait se heurter à un mur de fer.

La première journée du 4 août fut officiellement annulée. Les caravanes, transportant des centaines de délégué.es du Togo, du Ghana et du Nigeria, du Cameroun, du Congo et plus ont été pour la plupart refoulées aux frontières ou bloquées sur les routes. Le refoulement aux frontières des aéroports a aussi débuté. Le motif invoqué par les autorités ? La sécurité et l’interdiction des rassemblements sur les places publiques et universitaires. Pour les délégué.es de l’international déjà sur place, le choc était total. On craignait que cette édition béninoise ne marque la fin d’une ère.

L’unanimité des Rois : le pivot du pouvoir

C’est alors qu’un acteur que l’on croit souvent, à tort, relégué au passé est entré en scène : les Rois du Bénin.

Au Bénin, la chefferie traditionnelle et royale n’est pas une simple curiosité folklorique. Ces chefs sont les gardiens de la terre, les détenteurs de la légitimité ancestrale et morale. Face à l’impasse entre le jeune gouvernement et les responsables de l’organisation du Forum, les rois ont fait bloc. Dans une démonstration d’unanimité rare, les 16 royaumes ont exprimé leur désaccord profond face à l’annulation d’un événement qui avait déjà mobilisé des centaines de personnes à travers le continent et le monde.

Le 5 août, en fin d’après-midi, l’incroyable s’est produit. Le gouvernement a cédé. L’inauguration a eu lieu, transformée par la présence solennelle et majestueuse des rois. Leur arrivée a marqué les esprits. Le respect qui leur était témoigné, tant par les militant.es de gauche qui sont pourtant historiquement méfiants envers les structures monarchiques que par la population, était palpable.

Ces rois, représentant les positions ancestrales, ont agi comme un contre-pouvoir moral ultime. Ils ont rappelé au gouvernement que l’accueil de l’étranger et le dialogue des peuples sont des valeurs qui précèdent et surpassent les décrets ministériels.

Le miroir déformant du Québec

En observant cette scène, je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle avec ma propre terre, le Québec. Nous nous targuons souvent d’être à l’avant-garde des droits et de la reconnaissance des peuples, mais où en sommes-nous réellement face à nos propres autorités ancestrales ?

Au Canada, et particulièrement au Québec, nous avons 11 nations autochtones, chacune possédant ses chefs traditionnels et ses structures de gouvernance. Pourtant, notre respect semble s’arrêter aux portes de la symbolique. Certes, nous intégrons désormais presque systématiquement une « reconnaissance de territoire » (Land Acknowledgment) au début de nos discours officiels. C’est un pas en avant, mais c’est un pas timide.

Le Bénin nous montre ce que signifie réellement « donner une place » aux chefs traditionnels. Là-bas, ils ne sont pas seulement consultés pour la forme, ils sont des acteurs politiques et sociaux dont la parole peut faire en partie plier un gouvernement.

Au Québec, invitons-nous systématiquement les 11 chefs autochtones à l’inauguration de nos grands forums nationaux/internationaux ? Leur donnons-nous un droit de regard réel sur la gestion des terres et des rassemblements ? La réponse est cruelle. Nous gérons encore nos relations avec les Nations Premières à travers le prisme de la bureaucratie, là où le Bénin les gère à travers le prisme du respect.

Pour un dialogue Nord-Sud bidirectionnel

On pense souvent que les pays du Nord descendent vers le Sud Global pour « enseigner » la gestion, la démocratie ou la logistique. Mon expérience au Bénin m’a prouvé l’inverse. Le Canada a tout autant besoin d’un dialogue avec le Sud Global que l’inverse.

Nous avons à apprendre sur la manière d’intégrer les autorités traditionnelles dans une vision moderne de l’État. Le modèle de souveraineté administrative que je suis venue présenter (inspiré de la Nation Crie) est un début de réponse, mais il doit s’accompagner d’un changement de posture mentale.

La résilience dont le Bénin a fait preuve lors de ce Forum n’était pas seulement logistique, elle était culturelle. En s’appuyant sur ses racines pour protéger un espace de dialogue international, le peuple béninois a montré au monde que la modernité ne doit pas se faire au détriment de l’héritage.

À mon retour au Québec, je ne rapporterai pas seulement des méthodes de gestion. Je rapporterai l’image de ces rois, debout devant une foule de militant.es, prouvant que la tradition peut être le plus puissant rempart de la liberté. Il est temps que le Nord cesse de regarder le Sud de haut, et commence enfin à regarder dans le miroir que l’Afrique nous tend.