Nos frontières s’arrêtent là où commencent nos luttes
Mariam Jama-Pelletier, crédit photo : Espoir Photography
par Mariam Jama-Pelletier, membre du collectif jeunesse international propulsé par Katalizo au Forum social mondial 2026.
Un an avant ma naissance, ma mère participait au tout premier Forum social mondial. Vingt-cinq ans plus tard, c’est à mon tour de franchir les portes de ce rassemblement au Bénin. Une histoire commencée avant ma naissance venait de trouver un nouveau chapitre.
Si le monde a radicalement changé en un quart de siècle, entre crises multipliées et révolutions numériques, l’urgence des luttes, elle, demeure intacte.
Des enjeux communs, partout !
C’est peut-être l’une des grandes illusions : on imagine souvent une fracture nette entre les préoccupations de la jeunesse du Nord et du Sud.
Bien sûr, les réalités, les contextes et les frontières ne sont pas les mêmes, mais les problèmes, eux, voyagent. Climat, féminisme, santé mentale ou précarité : c’est une même incertitude face à l’avenir qui nous lie.
La justice climatique en est l’exemple le plus frappant. Nous héritons tous d’un monde que nous n’avons pas contribué à fragiliser de la même manière, mais la jeunesse partage la même angoisse : quel monde restera-t-il pour notre génération ?
L’avenir, une réalité inégale
L’avenir que nous imaginons dépend ainsi aussi de la liberté dont nous disposons pour le construire. Car si nous ne sommes pas tous exposés aux mêmes crises, nous ne disposons pas non plus des mêmes libertés pour y répondre. C’est aussi ce que révèle la lutte pour les droits des femmes.
Elle ne se présente pas partout avec les mêmes lois, les mêmes normes sociales ou les mêmes violences. Mais derrière ces différences se trouve une lutte commune : celle de pouvoir décider de sa vie, de son corps et de son avenir.
Lors de ma visite de Ganvié, la plus vaste cité lacustre d’Afrique, j’ai rencontré une jeune béninoise, Manon, qui, autour d’un poisson braisé, s’est confiée sur ses rêves. Elle voulait devenir agente de bord, voyager et découvrir le monde. Elle termine actuellement son baccalauréat en tourisme et en langues, un parcours qui semblait la rapprocher naturellement de ce rêve.
Pourtant, son visage ne s’illuminait pas avec la même force que ses mots.
Je lui ai demandé quels étaient ses projets pour atteindre son objectif. Elle n’en avait aucun. Non pas parce qu’elle ignorait ce qu’elle voulait faire, mais parce qu’on lui demandait déjà d’y renoncer.
Elle m’a confié ces mots qui résonnent encore : « mes parents ne veulent pas que je devienne hôtesse de l’air, car ces femmes-là ne sont pas vues comme mariables. » Manon et moi avons le même âge. Nous avons toutes les deux des ambitions qui dépassent nos frontières. Mais là où je peux me demander comment surmonter les obstacles d’une société patriarcale pour atteindre mes rêves, elle doit d’abord se demander si elle a le droit de rêver.
C’est là que le discours sur les droits des femmes prend de multiples visages. Il ne s’agit pas seulement de lois, de statistiques ou de conventions. Il s’agit d’une jeune femme qui sait exactement ce qu’elle voudrait devenir, mais à qui l’on apprend que son rêve pourrait compromettre sa valeur aux yeux des autres.
Nos réalités se rejoignent, sans se confondre. Les formes de l’oppression et les contraintes changent. Mais partout, il y a des femmes à qui l’on demande de réduire leurs rêves pour qu’ils tiennent dans les attentes des autres, que ce soit au Québec ou au Bénin.
Car oui, être une femme implique encore de se conformer à des normes sociales patriarcales qui définissent ce qu’elle devrait être, tant physiquement que moralement. Elles ne définissent pas seulement ce qu’est une femme : elles hiérarchisent aussi les manières de l’être, en leur attribuant une valeur inégale.
Une jeunesse qui ne demande pas qu’on parle à sa place
Une véritable rencontre intergénérationnelle suppose qu’aux côtés de conférenciers et de conférencières dont l’expérience s’est construite au fil des années, la jeunesse puisse prendre la parole, non seulement pour parler d’elle-même, mais pour participer pleinement à la réflexion sur le monde de demain.
La jeunesse n’a pas seulement besoin d’un « camp des jeunes » où elle pourrait discuter entre elles. Elle doit être au cœur du « camp des grands », là où se confrontent les idées et se construisent les orientations de demain. Elle a besoin d’espaces de dialogue transgénérationnel, où l’expérience des uns rencontre le regard neuf des autres.
À mes yeux, c’est précisément là que le Forum a manqué une occasion : il a rassemblé les générations, sans parvenir à véritablement les faire dialoguer.
La jeunesse veut parler elle même
La réponse ne viendra pas de celles et ceux qui décident aujourd’hui pour la jeunesse, en lui répétant que « le monde est ainsi fait » et qu’il faudrait apprendre à s’y conformer. Le monde de demain ne peut pas être pensé sans celles et ceux qui devront y vivre.
Nous ne demandons pas que l’on décide à notre place de ce à quoi notre avenir devrait ressembler. Nous demandons d’avoir une place pleine et entière dans les décisions qui le façonneront.