Palestine : la ligne rouge de l’humanité
Atelier pendant le FSM 2026
par Klara Brandl-Mouton, membre du collectif jeunesse international propulsé par Katalizo au Forum social mondial de Cotonou 2026.
Cette réflexion fait suite à plusieurs ateliers et activités présentés par la délégation palestinienne au FSM Bénin 2026, composée notamment de représentants issus d’organisations palestiniennes de santé, de jeunesse, de défense des droits, de développement des femmes et d’action humanitaire. Leur message était d’une clarté brutale : ne croyez pas que l’horreur soit terminée. Ne laissez pas le mot « cessez-le-feu » devenir une permission d’oublier. Les bombardements, les déplacements, les privations et les morts continuent. L’aide demeure entravée. La faim s’installe. Et pendant ce temps, l’attention internationale se retire.
Nommer ce qui se passe
Parler seulement de « crise humanitaire » ne suffit plus. À Gaza, ce qui se joue relève d’une tentative d’extermination d’un peuple, d’un génocide perpétré par l’État d’Israël qui ne se limite pas aux morts provoquées directement par ses bombardements. Il s’inscrit aussi dans la destruction méthodique des conditions matérielles nécessaires à la vie : hôpitaux, centres de santé, réseaux alimentaires, agriculture, économie, logements, écoles, médicaments et infrastructures civiles. Des médecins et travailleurs humanitaires sont assassinés, des enfants sont tirés délibérément par des snipers dans la tête et des femmes enceintes dans le ventre, des lignées familiales entières sont éliminées de la surface de la terre, et des centaines de milliers de personnes sont déplacées encore et encore.
Depuis le début de l’attaque brutale contre la bande de Gaza en 2023, au moins 73 871 personnes ont été tuées et des centaines de milliers blessées; 30% des blessés sont des enfants, faisant de cette « guerre » l’une des plus mortelles des conflits modernes pour les enfants, pire que la Seconde Guerre mondiale. En juillet 2026, 1,4 million de personnes à Gaza étaient en situation d’insécurité alimentaire. Plus de 20 000 femmes enceintes ou allaitantes avaient besoin d’aide alimentaire et plus de 70 000 enfants avaient atteint les derniers stades d’une famine grave. En parallèle, 95 % des infrastructures agricoles avaient été détruites, tout comme 92 % du secteur économique, tandis que 95 % de la population n’avait plus de source de revenus. Cette situation ne peut être plus clairement une tentative visant à exterminer les Gazaouis.
Mais comme l’a rappelé Lamia Al-Sharaa (Coordinatrice du Reproductive Health Program) lors de sa présentation: «En Palestine, nous ne sommes pas des chiffres.» Derrière chaque statistique existe une personne, une famille, une mémoire, une possibilité d’avenir. Les chiffres montrent l’ampleur du crime, mais ils ne doivent jamais transformer les Palestiniens en abstraction humanitaire.
Gaza ne doit pas non plus faire disparaître la Cisjordanie du regard, puisque les violences israéliennes y continuent et s’aggravent : checkpoints, déplacements, détentions arbitraires , refus d’accès aux infrastructures médicales, saisies de terres, attaques mortelles de colons protégés par l’armée israélienne, brutalités et violences sexuelles, morts et exils forcés. Depuis peu, une nouvelle loi autorise désormais la peine de mort par pendaison pour les prisonniers et otages palestiniens. La violence actuelle s’inscrit dans une continuité d’occupation, de dépossession, d’apartheid et de fragmentation territoriale qui est inévocablement en violation complète du droit international.
De la catastrophe humanitaire à la responsabilité politique
Face à une telle destruction, l’urgence humanitaire est incontestable. Il faut faire entrer nourriture et médicaments, soutenir les services de santé et financer les organisations qui maintiennent les conditions minimales de la vie. Mais la délégation palestinienne a insisté sur un point essentiel : notre réponse ne peut pas se limiter à tenter de réparer les conséquences des agressions et destructions produites par Israël.
Lorsque l’aide reconstruit un hôpital que les forces israéliennes continuent de bombarder, nourrit une population qu’un blocus israélien prive de nourriture ou soigne les victimes d’une violence laissée impunie, la catastrophe humanitaire devient une question de responsabilité politique. Les organisations palestiniennes continuent de soigner, documenter, organiser et protéger alors que leurs propres travailleurs sont déplacés, ciblés et endeuillés. Elles ne sont pas de simples bénéficiaires de l’aide : elles maintiennent leurs communautés en vie.
Il est oui important d’agir en aval, mais surtout il est impératif d’agir en amont : imposer un véritable cessez-le-feu, mettre fin à l’impunité d’Israël et exercer une pression politique, économique et diplomatique sur l’État israélien comme sur les gouvernements qui lui permettent de poursuivre cette violence. Les États-Unis, son principal allié, mais aussi l’Allemagne, l’Inde et d’autres partenaires, ne peuvent être traités comme de simples observateurs lorsqu’ils lui fournissent soutien politique, militaire, économique ou diplomatique.
La question n’est donc plus seulement : comment aider les Palestiniens à survivre? Elle est aussi : que faisons-nous pour empêcher Israël de continuer à produire les conditions qui rendent cette aide nécessaire? Et que faisons-nous pour que leur survie ne dépende plus d’un système humanitaire chargé de réparer indéfiniment les conséquences d’une violence politique que la communauté internationale refuse d’arrêter?C’est là que la Palestine cesse d’être une « crise » à gérer et devient un test de la valeur réelle accordée aux droits humains, au droit international et à la dignité humaine.
La ligne rouge de l’humanité
Pourquoi la Palestine est-elle devenue, pour tant de personnes, une ligne rouge de l’humanité? Parce qu’elle met à l’épreuve le caractère réellement universel des principes que nos institutions et la communauté internationale prétendent défendre. Si les droits humains sont universels, ils doivent inclure les Palestiniens. Si le droit international protège les civils, les hôpitaux et les travailleurs humanitaires, ces protections doivent s’appliquer lorsque l’agresseur est Israël comme lorsqu’il s’agit de n’importe quel autre État.
Le silence de nombreux gouvernements occidentaux est donc plus qu’une défaillance morale : il révèle une contradiction politique profonde. Des États qui invoquent constamment la démocratie, les droits humains et un ordre international fondé sur des règles continuent d’entretenir des relations diplomatiques, économiques et militaires avec l’État responsable de ces violences. Ces choix ne sont pas neutres. L’impunité est pédagogique : elle montre aux États autoritaires, aux mouvements suprémacistes, fascistes, génocidaires et aux futurs auteurs d’atrocités jusqu’où ils peuvent aller lorsque la communauté internationale les protège des conséquences en n’activant pas les leviers mis en place pour les arrêter.
L’un des phénomènes les plus inquiétants aujourd’hui est notre capacité collective à nous habituer à l’insoutenable. Les images horrifiantes continuent d’affluer. Les morts augmentent. Les enfants continuent d’être blessés, affamés, déplacés. Pourtant, l’attention diminue. Les nouvelles deviennent familières. Le mot «cessez-le-feu» produit l’impression d’un après qui n’existe pas : il n’est simplement pas respecté par Israel — des milliers de personnes ont encore été tuées depuis, avec plus de 4 000 blessés.
Mais le monde continue de fonctionner. Les gouvernements se réunissent, les institutions publient leurs déclarations de valeurs, les entreprises poursuivent leurs activités, et les citoyens reprennent leur quotidien. Mais ce n’est pas ce quotidien qui est condamnable; c’est la manière dont nos systèmes politiques transforment progressivement l’indignation en fatigue, puis la fatigue en silence.
Le silence n’est pas une position neutre
Cette responsabilité concerne particulièrement les États et organisations qui revendiquent la défense des droits humains, de la dignité et du droit international. Si la Palestine n’active pas ces principes, à quoi servent-ils? À quoi sert-il de parler d’autodétermination, de réparations et de décolonisation si l’on se tait lorsque la parole devient politiquement coûteuse? À quoi sert d’afficher un keffieh, un drapeau ou un slogan si la solidarité disparaît précisément lorsqu’elle devient politiquement inconfortable?
La solidarité ne peut pas être une identité que l’on affiche pour recevoir du capital politique. Elle doit devenir une responsabilité que l’on exerce.
Marche pendant le FSM 2026, crédit photo : Mouna Chaabouni
Que faire maintenant?
Lors de leurs allocutions, la délégation palestinienne a demandé à tous·tes quelque chose de simple mais d’impératif: utiliser nos voix, nos institutions, nos plateformes et notre pouvoir politique : continuer à parler, soutenir les organisations palestiniennes, participer aux campagnes de boycott et de désinvestissement contre les acteurs complices, faire pression sur les élus, exiger le respect du droit international et refuser les récits qui déshumanisent les Palestiniens. Et surtout, demander un véritable cessez-le-feu, respecté et durable.
Jihad Nmara l’a formulé sans détour : «Nous avons besoin de chaque voix, chaque micro et plateforme pour parler pour nous.» Dénoncer, insiste-t-il, peut contribuer à empêcher et à freiner l’occupation, plutôt que d’intervenir uniquement après coup pour réparer ses conséquences.
Nous savons déjà suffisamment pour agir. La question n’est plus de savoir combien d’images, de morts ou de témoignages seront nécessaires pour nous convaincre, mais ce que nous sommes prêts à faire de ce que nous savons. Si nous permettons que l’extermination d’un peuple devienne une réalité ordinaire, quelque chose sera arrivé non seulement aux Palestiniens, mais à la signification même de nos principes et de notre humanité.
La Palestine est cette ligne rouge. Ne pas la défendre, c’est accepter qu’elle puisse être franchie ailleurs, encore et encore. Soulevons-nous ensemble pour que le ‘plus jamais’ s’applique à tout le monde, peu importe sa religion ou nationalité.
Cette réflexion fait suite à la participation à plusieurs ateliers et activités présentés par la déléguation Palestienne présente au FSM Bénin 2026, comprenant: Mahmoud Hamada (Coordinator of Policies, Advocacy, and Communication in the Palestinian Civil Organizations Network), Saberin Obaidallah (from the Palestinian Medical Relief Association (PMRS)), Lamia Al-Sharaa (Coordinator of Reproductive Health Program), and Sami Jabr (from the Return Health and Community Association), Ayah Khatib and Jihad Nmara (representatives of the Palestinian Youth Humanitarian Work Group) and Khalid Salama (from the Mothers’ School Association) and Mahmoud Al-Faqi (Director of Institutional Development and Communication at the Palestinian Women’s Development Association (PWWSD)).