Résister à la criminalisation de la migration — deux réalités africaines

Manifestation à Tunis

Contribution d’une personne membre du collectif jeunesse international propulsé par Katalizo au Forum social mondial 2026.

La criminalisation de la migration et la montée des discours xénophobes prennent des formes différentes selon les pays. En Afrique du Sud comme en Tunisie, les migrant.es et les personnes qui défendent leurs droits se retrouvent au cœur de tensions politiques, sociales et économiques croissantes. Le FSM de Cotonou n’a pas manqué d’aborder la question.

L’Afrique du Sud face aux violences xénophobes

La situation des migrant.es en Afrique du Sud, y compris de celles et ceux qui y vivent depuis de nombreuses années, est devenue particulièrement préoccupante. Le Nigeria et le Ghana ont notamment fait part de leur inquiétude face à l’insécurité croissante touchant leurs ressortissant.es.

Les violences xénophobes ne sont pas nouvelles dans le pays. Plusieurs vagues ont déjà éclaté depuis les années 2000, dont celle de 2008, la plus meurtrière. Ces derniers mois, de nouvelles mobilisations hostiles aux migrant.es ont toutefois provoqué le départ de dizaines de milliers de personnes. Selon plusieurs médias, plus de 160 000 ressortissant.es africain.es auraient quitté l’Afrique du Sud depuis la fin du mois de mai 2026. Le Ghana et le Nigeria ont organisé des opérations de rapatriement, permettant le retour de 926 et 1 490 de leurs citoyen.nes respectivement.

Ces violences s’expliquent en grande partie par les difficultés socio-économiques du pays. L’Afrique du Sud connaît un chômage particulièrement élevé, estimé officiellement à 32,7 % en 2026, et dépassant 60 % chez les jeunes de 15 à 24 ans. Dans ce contexte, les migrant.es sont souvent présenté.es comme en concurrence sur le marché du travail et dans l’économie informelle. Iels sont également accusés d’aggraver l’insécurité et de contribuer à la saturation des services publics.

Les actes de violence se produisent dans différents environnements : écoles, domiciles de personnes étrangères, entreprises ou encore cliniques. Les réseaux sociaux jouent également un rôle important. Des groupes ouvertement xénophobes y diffusent des messages de haine et mobilisent leurs sympathisant.es.

La position du gouvernement sud-africain a également été discutée. Selon plusieurs personnes intervenantes à l’atelier du FSM de Cotonou sur le sujet, le président Cyril Ramaphosa tient un discours ambivalent, notamment à l’approche des élections. Il condamne publiquement les violences et appelle au respect des droits humains, tout en reconnaissant que l’immigration irrégulière constitue, selon lui, un problème réel pour le pays. Il a même rencontré certain.nes influenceur.euses connu.es pour leurs prises de position hostiles aux migrant.es.

Le porte-parole de la présidence a, de son côté, rejeté les accusations de xénophobie, qualifiant les manifestations de « protestations constitutionnelles ». Il a également renvoyé les pays africains à leurs propres difficultés, notamment en matière d’instabilité et de gouvernance.

La Tunisie et la répression de l’espace civique

En Tunisie, les discussions ont d’abord rappelé l’espoir démocratique né après la révolution. Après des décennies de répression, plusieurs Tunisien.nes pensaient que leur pays avait enfin engagé une transition durable. Depuis plusieurs années, cependant, la situation s’est fortement dégradée.

Les arrestations de responsables politiques, de journalistes, d’activistes et de défenseurs des droits humains se sont multipliées. La liberté d’expression a également été progressivement restreinte.

Cette répression s’accompagne d’un discours officiel de plus en plus hostile aux migrant.es subsahariens. À proximité de Sfax, entre El Amra et Gbeniana, des milliers de migrant.es ont vécu ces dernières années dans des campements de fortune installés au milieu des oliveraies. La zone est devenue le principal lieu de rassemblement de migrant.es en Tunisie.

Face à cette vague de violences, des mobilisations ont émergé. Militant.es, membres de la société civile et représentant.es politiques ont organisé des manifestations contre le racisme, réclamant l’application effective de la loi n° 50 de 2018 sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Cette loi, pionnière au Maghreb, reste largement inappliquée, tandis que les appels récents à l’expulsion des migrant.es suscitent une vive inquiétude.

Les opérations de démantèlement menées par les autorités ont parfois été marquées par des violences, l’incendie de tentes et des expulsions forcées, présentées dans certains cas comme des « retours volontaires ».

Face à cette situation, des militant.es, des associations, des représentant.es de la société civile et des responsables politiques se sont mobilisés contre le racisme. Ils réclament notamment l’application effective de la loi n° 50 de 2018, qui vise à lutter contre toutes les formes de discrimination raciale. Considérée comme une loi pionnière au Maghreb, elle reste toutefois largement inappliquée, tandis que les appels à l’expulsion des migrants continuent de susciter de vives inquiétudes.

Poursuite à l’encontre de celles et ceux qui défendent les droits

La condamnation de Saadia Mosbah, présidente de l’association antiraciste Mnemty, a occupé une place importante dans les échanges. Âgée de 66 ans, elle défend depuis de nombreuses années les droits des personnes noires et des migrant.es subsaharien.nes en Tunisie, notamment depuis le discours du président Kaïs Saïed dénonçant la présence de « hordes de migrants illégaux » comme une menace démographique.

Avant l’audience, Amnesty International avait dénoncé des « accusations infondées de malversations financières » et une nouvelle illustration de l’utilisation de la justice pénale pour réduire au silence la société civile. Des représentants de l’Union européenne, de l’ONU, ainsi que de l’Allemagne, de la France et de la Belgique étaient présents.

Condamnée en première instance, le 19 mars 2026, à huit ans de prison et à une lourde amende pour blanchiment d’argent et enrichissement illicite, Saadia Mosbah a vu sa peine confirmée en appel le 23 juin. De nombreuses organisations tunisiennes et internationales ont dénoncé cette décision, qu’elles considèrent comme un exemple de racisme institutionnel et d’instrumentalisation de la justice contre une figure majeure de la lutte antiraciste.

Les panélistes ont également évoqué le cas d’Abdallah Said, militant des droits humains et président de l’association « Les Enfants de la Lune ». Le 22 avril 2026, le tribunal de première instance de Médenine l’a condamné à un an de prison ferme.

Le Comité pour la justice (CFJ) estime que cette affaire illustre le harcèlement systématique visant certain.es acteur.ices de la société civile et l’usage abusif de la détention provisoire comme moyen de pression politique. Abdallah Said était détenu depuis le 12 novembre 2024 sans que des charges claires lui aient été notifiées. Selon le Comité, l’affaire aurait d’abord été associée au terrorisme, avant que de nouvelles accusations, notamment de blanchiment d’argent, de détournement de fonds et d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État, ne soient formulées malgré l’absence de caractère terroriste retenue par la justice.

Pour le Comité, le ciblage du responsable d’une association humanitaire qui assure la prise en charge médicale de personnes vulnérables s’inscrit dans un contexte plus large de rétrécissement de l’espace civique et de montée des discours discriminatoires visant les migrants subsahariens.

Défendre les droits, refuser la criminalisation

L’Afrique du Sud et la Tunisie illustrent deux réalités différentes d’un même phénomène : la montée des discours xénophobes et la criminalisation des migrant.es et de celles et ceux qui défendent leurs droits. Face aux violences, aux expulsions et à la répression de la société civile, ces situations rappellent l’urgence de protéger les droits humains, de lutter contre le racisme et de défendre un espace civique libre. Résister à la criminalisation de la migration, c’est avant tout refuser que les personnes migrantes deviennent des boucs émissaires et que la défense de leur dignité soit considérée comme une menace.