À Cotonou, le Forum social mondial face à l’urgence de se réinventer

par Boris Ahiha, membre du collectif jeunesse international propulsé par Katalizo au Forum social mondial 2026.

Vingt-cinq ans après ses débuts, le Forum social mondial a-t-il encore un avenir ? À Cotonou, la question a donné lieu à un débat sans complaisance entre militant·es de longue date et nouvelles générations. Derrière les critiques sur l’organisation, la gouvernance et le manque d’inclusion, un constat s’est imposé : rares sont celles et ceux qui souhaitent la disparition du FSM. Mais pour continuer à incarner l’idée qu’« un autre monde est possible », le Forum devra peut-être commencer par se transformer lui-même.

Une chaise vide, des interventions en français, en anglais et en espagnol, des traductions parfois improvisées et une question volontairement simple : « Est-ce qu’il y a un avenir au Forum social mondial ? Et si oui, lequel ? »

À Cotonou, dans les derniers moments du Forum social mondial 2026, la discussion sur l’avenir du processus altermondialiste a rapidement pris les allures d’un bilan collectif. Et les premières réponses ont été loin d’être consensuelles.

« C’est fini, le forum », lance David, venu d’Haïti et engagé au sein du Groupe d’action francophone pour l’environnement. Pour lui, cette édition a matérialisé certaines des contradictions que le mouvement affirme combattre. Il réclame une véritable évaluation du FSM, menée avec les militant·es, et va jusqu’à dénoncer la présence de déchets sur le site d’un événement qui se veut notamment engagé pour l’environnement.

La formule est brutale. Elle provoque pourtant moins un débat sur la disparition du Forum qu’une interrogation sur sa capacité à se renouveler.

Quelques dizaines de minutes plus tard, lorsqu’une participante demande qui souhaite que le FSM continue, les mains se lèvent.

« Alors on peut directement passer au combat. On est tous d’accord », conclut-elle sous les applaudissements.

La question n’est peut-être donc plus de savoir si le Forum doit survivre, mais sous quelle forme ?

Photo de l’atelier sur le futur du FSM

Un Forum qui doit aussi se regarder lui-même

Créé comme espace de rencontre des mouvements opposés aux différentes formes de domination, le FSM se retrouve confronté à ses propres contradictions.

Plusieurs interventions à Cotonou ont porté sur son fonctionnement interne.

Guillaume, membre du collectif Break Free Suisse, dit notamment percevoir « un énorme problème de gouvernance ». Il questionne la transparence du Conseil international et appelle à son rajeunissement, tout en reconnaissant l’engagement de celles et ceux qui y travaillent.

Pour lui, une évaluation du forum de Cotonou est devenue incontournable. Mais cette critique ne conduit pas à réclamer sa disparition : elle devrait plutôt servir à le « revitaliser par la base », notamment par des forums régionaux et de nouvelles convergences entre mouvements sociaux.

D’autres participant·es ont également évoqué la possibilité de revoir certaines structures du Forum et même de réexaminer sa Charte des principes.

L’enjeu est délicat.

Car une partie de l’identité du FSM repose précisément sur son caractère ouvert et horizontal. Il n’est pas conçu comme une organisation internationale centralisée chargée d’imposer une ligne politique unique aux mouvements qui y participent.

Yann le rappelle : le Forum n’est pas une « cinquième Internationale » et la transformation sociale ne viendra pas d’une direction mondiale du FSM. Elle se construit d’abord dans les territoires.

La force du Forum serait ailleurs : créer un espace où, par exemple, des femmes autochtones du Brésil peuvent rencontrer des paysannes du Bénin, échanger, apprendre et éventuellement construire ensemble de nouvelles initiatives.

Le défi consiste alors à renforcer la capacité politique du FSM sans détruire ce qui fait son originalité : l’autonomie des mouvements qui le composent.

Qui manque encore autour de la table ?

La question de l’inclusion s’est elle aussi imposée dans le débat.

Luc, président d’Hirondelle Club International

Luc, président fondateur de l’Hirondelle Club International et organisateur du Forum social des fiertés, estime que le FSM a encore de l’avenir, mais à condition qu’il devienne réellement inclusif.

Il dénonce notamment les difficultés rencontrées par les groupes représentant les minorités sexuelles et de genre lors de l’édition de Cotonou. Selon lui, une activité du Forum social des fiertés a dû trouver une autre salle que celle initialement prévue. Après quinze années de participation au processus du FSM, il constate encore que certains groupes identitaires doivent lutter pour y prendre leur place.

La diaspora fait partie des autres absences relevées

Une participante engagée auprès de femmes africaines immigrées en Allemagne raconte avoir découvert tardivement l’existence même du Forum. Pour elle, les expériences de racisme et d’exclusion vécues par les communautés afrodescendantes dans différents pays devraient précisément trouver dans le FSM un espace de mise en commun et de solidarité transnationale.

D’autres voix ont demandé une présence accrue de nouveaux mouvements sociaux et de davantage de jeunes dans les espaces du Forum et dans ses structures de gouvernance.

L’inclusion n’est donc pas seulement une question de principe.

Elle pose une question très concrète : qui peut réellement entrer dans le Forum, y être entendu et participer à son avenir ?

Une nouvelle génération refuse d’enterrer le FSM

C’est peut-être dans les interventions des plus jeunes participant·es que le contraste avec les discours les plus pessimistes s’est montré le plus clairement.

Océane, 28 ans, venue du Canada, n’avait que trois ans lors de la première édition du FSM. Cotonou était son premier Forum social mondial.

À la question de son avenir, sa réponse est sans ambiguïté : oui.

« Je n’ai pas envie qu’on abandonne ma génération. Je n’ai pas envie qu’on abandonne les générations futures », explique-t-elle.

Pour elle, les mouvements sociaux ont toujours dû s’adapter aux transformations politiques et aux crises. Le FSM doit pouvoir en faire autant. Elle appelle notamment à renforcer les liens transnationaux et à réfléchir collectivement à ce que le Forum a été, à ce qu’il est devenu et à ce qu’il souhaite être dans le futur.

Cette volonté de ne pas laisser le pessimisme condamner l’expérience revient dans plusieurs interventions.

Khady, jeune Canadienne d’origine sénégalaise qui participait elle aussi pour la première fois au FSM, dit ressortir « mitigée » du défaitisme exprimé dans certaines prises de parole. Elle invite plutôt les participant·es à se souvenir des rencontres et des transformations personnelles produites par l’événement.

Elle raconte repartir avec des liens noués avec des personnes engagées partout dans le monde et avec l’envie de poursuivre ses luttes en faveur des femmes et des populations marginalisées.

Même réaction chez Chloé, membre d’un collectif jeunesse québécois. Pour elle, les difficultés de l’édition de Cotonou ne justifient pas de priver les générations futures d’un tel espace. Elle appelle à engager davantage les jeunes et à utiliser les technologies pour « réinventer le FSM ».

Ces interventions dessinent une tension générationnelle intéressante. Certain·es militant·es historiques regardent le FSM en comparant sa force actuelle à celle de ses premières années. Une partie de la jeunesse, elle, le découvre pour la première fois. Et là où les premier·ères peuvent voir un déclin, les second·es voient encore une possibilité.

Sortir du Forum qui n’existe que quelques jours

Une proposition revient alors dans plusieurs interventions : faire du Forum autre chose qu’un grand rassemblement organisé périodiquement. « On sort de l’événementiel où pendant trois jours, on fait des trucs, puis, on attend deux ans », résume Pierre, membre du Conseil international du FSM.

Pour lui, ce fonctionnement n’est plus à la hauteur des enjeux actuels. Les mouvements ont besoin de rester connectés et de pouvoir poursuivre leurs échanges entre deux éditions. Le Forum deviendrait alors moins un événement qu’un processus permanent.

L’idée rejoint les propositions formulées par Jimena, venue de Colombie pour son premier FSM. Elle appelle à passer davantage « des débats » aux actions, à construire des agendas collectifs et à renforcer les convergences régionales.

Parmi les pistes évoquées : un forum permanent permettant aux organisations de maintenir le dialogue sur leurs luttes et leurs stratégies, mais aussi la création d’une plateforme numérique autonome où les mouvements pourraient échanger de l’information, cartographier les mobilisations, partager leurs outils et former des communautés transnationales.

Des coordinations régionales pourraient également maintenir le processus vivant entre les grands rendez-vous mondiaux.

La technologie, souvent critiquée pour le pouvoir qu’elle donne aux grandes plateformes privées, pourrait ainsi devenir paradoxalement l’un des outils permettant au mouvement altermondialiste de sortir de la logique des rencontres ponctuelles.

Mondial, mais accessible depuis où ?

Reste une question géographique. Plusieurs participant·es latino-américain·es ont souhaité que la prochaine édition revienne en Amérique latine, berceau historique du FSM. D’autres ont au contraire insisté sur la nécessité de continuer à organiser le Forum sur différents continents.

Pour Océane, tenir des éditions en Afrique demeure essentiel : un Forum mondial ne peut se limiter à une seule région du monde. Une préoccupation reprise à la fin du débat par Ivan, membre de la Commission générale du FSM.

Pour ce jeune Africain qui vivait lui aussi sa première expérience du Forum, organiser davantage d’éditions sur le continent permettrait à d’autres jeunes d’y accéder. Voyager en Europe ou en Amérique latine suppose des moyens financiers, mais aussi l’obtention d’un visa, le transport et l’hébergement : autant d’obstacles susceptibles d’exclure une partie de la jeunesse africaine d’un espace pourtant présenté comme mondial.

La localisation d’un Forum n’est donc jamais neutre. Elle détermine en partie qui aura les moyens de venir y faire entendre sa voix.

Continuer, mais pas comme avant

Au terme de près de deux heures de discussion, aucun modèle précis du futur FSM n’a émergé, mais plusieurs directions se dessinent.

Une gouvernance plus transparente. Davantage de jeunes. Une meilleure représentation des mouvements marginalisés et des diasporas. Des dynamiques régionales plus fortes. Une articulation plus claire entre les débats et l’action. Et surtout, des outils permettant aux organisations de rester connectées une fois les tentes démontées et les délégations retournées dans leurs pays.

Le paradoxe du débat de Cotonou tient peut-être là. Plus le Forum est critiqué, plus les raisons de préserver un espace mondial de rencontre entre les mouvements sociaux semblent réapparaître.

À l’heure des guerres, des crises climatiques, de la montée des inégalités et des transformations technologiques, les intervenant·es ont rappelé que les mouvements ont plus que jamais besoin de se parler au-delà de leurs frontières.

Mais se réunir ne suffit plus.

Vingt-cinq ans après sa naissance, le Forum social mondial se retrouve donc confronté à la même question qu’il adresse depuis longtemps au reste du monde : comment transformer un système qui ne répond plus entièrement aux besoins de celles et ceux qu’il prétend servir ?

À Cotonou, la réponse n’a pas été de fermer le Forum. Elle a plutôt été de le remettre en chantier.