Tribune: le talent est partout. Les occasions, non !

Hiba Ham lors de l'atelier d'échanges Nord-Sud organisé par Katalizo, YILAA et la Comission Nationale du Panafricanisme

Hiba Ham lors de l’atelier d’échanges Nord-Sud organisé par Katalizo, YILAA et la Comission Nationale du Panafricanisme, crédit photo : Espoir Photography

par Hiba Ham, membre du collectif jeunesse international propulsé par Katalizo au Forum social mondial 2026.

À Cotonou, une discussion entre jeunes, responsables associatifs et spécialistes m’a obligée à revoir une conviction : ouvrir une porte ne suffit pas lorsque personne n’a préparé un jeune à la franchir.

Avant même que la discussion commence, quelques mots avaient été écrits sur des feuilles posées devant nous, dans une salle de l’Université d’Abomey-Calavi : justice, inclusion, équité, responsabilité, opportunités.

Autour de la table, nous venions de pays, de professions et de générations différentes. Une heure auparavant, plusieurs d’entre nous ne se connaissaient pas. Nous étions pourtant déjà en train de débattre d’une même question : qu’est-ce qui permet réellement à un jeune de transformer son potentiel en avenir ?

Le Forum social mondial se veut justement un espace de dialogue et de réflexion collective où se rencontrent des expériences issues de plusieurs territoires.

Une participante venue du Burkina Faso a raconté la difficulté de jeunes diplômé.es à trouver leur place sur le marché du travail. Ces jeunes étudient, obtiennent des qualifications, puis se heurtent au manque d’emplois et à l’exigence d’une expérience qu’on ne leur a jamais permis d’acquérir.

Photo : Espoir Photography

Une responsable d’un organisme jeunesse en Côte d’Ivoire a apporté une autre perspective. Selon son expérience, des programmes gouvernementaux, des bourses et des possibilités existent bel et bien. Le problème, disait-elle, est que des jeunes les saisissent mal, les abandonnent ou n’en font pas l’usage attendu.

Ces deux constats paraissaient s’opposer : d’un côté, le manque d’occasions ; de l’autre, l’incapacité supposée de certains jeunes à en profiter.

Une question m’est alors venue : ont-ils été préparés à les saisir ? La discussion a changé de direction.

Une occasion n’est pas encore une capacité

On ne peut pas maintenir les jeunes à distance des décisions, leur accorder peu d’autonomie, rarement solliciter leur point de vue, puis s’étonner qu’ils ne sachent pas immédiatement quoi faire lorsqu’une porte s’ouvre.

Une occasion n’est pas seulement une bourse, un emploi ou un formulaire de candidature. Pour la reconnaître et la transformer, il faut parfois avoir appris à prendre la parole, à comprendre ses forces, à demander de l’aide, à supporter l’incertitude et à assumer progressivement des responsabilités.

Notre groupe a ainsi formulé une idée centrale : responsabiliser les jeunes afin de les préparer aux occasions qui leur seront offertes. Le débat ne consistait plus à choisir entre la responsabilité des institutions et celle des jeunes. Il s’agissait de comprendre comment l’une peut rendre l’autre possible.

J’ai proposé d’ajouter un autre mot à notre réflexion : écouter.

Nous parlons constamment des jeunes. Nous évaluons leur motivation, créons des programmes à leur intention et commentons leurs comportements. Mais prenons-nous réellement le temps d’apprendre à les connaître ?

Quels sont leurs intérêts ? Quelles responsabilités portent-ils déjà ? Quel talent demeure invisible parce qu’il ne s’exprime pas dans les formes reconnues par l’école ou le marché du travail ? Quel jeune semble manquer d’ambition alors qu’il manque surtout d’orientation, de réseau ou d’une première personne qui croit en lui ou en elle ?

Les jeunes ne vivent ni les mêmes conditions, ni les mêmes systèmes éducatifs, ni le même accès aux ressources. Toute réponse devrait donc commencer par leur écoute.

Photo : Espoir Photography

Un continent ne raconte jamais une seule histoire

Ayant grandi au Maroc avant de poursuivre mon parcours au Québec, je pensais déjà connaître certaines réalités africaines. À Cotonou, j’ai compris les limites de cette impression : un continent ne raconte jamais une seule histoire. Au Maroc, j’avais observé que les résultats scolaires, les ressources familiales et les rencontres pouvaient profondément influencer l’accès aux possibilités. Au Québec, j’ai personnellement bénéficié de mécanismes plus formalisés : emplois étudiants, orientation, concours, bourses et programmes d’accompagnement qui m’ont permis de commencer avant d’avoir tout prouvé.

Ces dispositifs demeurent imparfaits, mais leur existence m’a conduite à une question que les acteurs et actrices du Québec devraient également se poser : que devient le potentiel qui n’est ni exceptionnellement visible ni soutenu par le bon réseau ?

Cette réflexion ne concerne donc pas seulement les pays où les possibilités sont rares. Elle concerne aussi le Québec : ouvrir davantage de programmes ne suffira jamais si les jeunes qui en auraient le plus besoin ne s’y reconnaissent pas, ne savent pas qu’ils existent ou ne se sentent pas légitimes d’y entrer.

À Cotonou, ces comparaisons ont cessé d’être abstraites. Elles avaient le visage de jeunes de mon âge, parfois aussi instruits, ambitieux et capables que moi, mais placés devant des possibilités différentes parce qu’ils avaient grandi dans un autre environnement.

On peut consulter des statistiques et regarder des reportages pendant des années. Rien ne remplace le moment où une personne assise à quelques centimètres de nous raconte sa propre réalité. Les chiffres cessent alors d’être des données. Ils deviennent une trajectoire humaine.

Le Forum dans les conversations

Plus tard, au Bamboo Numérique, j’ai rencontré des professeurs, des scientifiques, des militant.es et des membres d’organisations engagées dans différentes causes : jeunesse, éducation, droits humains, Palestine, démocratie et justice sociale.

Leurs missions n’étaient pas identiques, mais elles se rejoignaient autour d’une volonté commune : replacer l’humain au centre de systèmes qui le réduisent parfois à sa productivité, à son statut ou à son utilité économique.

Une professeure française avec qui j’échangeais sur les mouvements pacifistes, les inégalités économiques et la difficulté de transformer les critiques en changements concrets m’a demandé : « Et toi, en tant que jeune, comment penses-tu que nous pouvons changer les choses ? »

Elle aurait pu se contenter de transmettre son savoir. Elle a choisi de m’interroger.

À cet instant, la rencontre intergénérationnelle n’était plus un principe inscrit dans un programme. Elle se produisait réellement : une personne expérimentée ne parlait pas de la jeunesse en notre absence ; elle invitait une jeune à participer à la réflexion.

C’est peut-être là que réside la véritable force du Forum. Non pas dans l’illusion que des personnes réunies quelques jours trouveront une réponse unique aux problèmes du monde, mais dans leur capacité à confronter leurs évidences, à écouter les désaccords et à repartir avec de meilleures questions.

Qui voit le potentiel ordinaire ?

Une phrase a émergé pendant notre atelier : « Les jeunes n’attendent pas la charité, mais des opportunités. »

J’y ajouterais aujourd’hui ceci : ils ont également besoin d’être écoutés, préparés et considérés comme capables de contribuer avant d’avoir tout prouvé.

Il ne faut pas attendre qu’ils soient parfaitement prêts pour leur donner une place, puisque c’est aussi en participant qu’ils apprennent à participer. Mais une occasion isolée ne peut pas réparer des années d’exclusion, d’invisibilité ou d’absence de confiance.

Ce que j’ai observé à Cotonou pourrait d’ailleurs devenir le point de départ d’une recherche plus large : non seulement sur l’accès aux occasions, mais sur les conditions éducatives, sociales et psychologiques qui permettent réellement de les saisir.

Cette journée m’a donc laissé une question plus dérangeante que celle avec laquelle j’étais arrivée : que devient le jeune qui possède un potentiel réel, mais qui n’est ni exceptionnellement visible ni entouré des bons contacts ?

Le talent est largement réparti.
Les occasions de le reconnaître ne le sont pas.
Et les conditions permettant de les saisir le sont encore moins.

Le Forum social mondial ne m’a pas donné une conclusion. Il m’a appris qu’avant de prétendre construire des politiques pour les jeunes, nous devrions peut-être commencer par faire quelque chose de plus simple et de plus exigeant : les écouter suffisamment pour découvrir tout ce que nos systèmes ne voient pas encore.