À l’ère de l’IA, les jeunesses du Nord et du Sud face aux mêmes fractures

Atelier d’échanges Nord-Sud organisé par Katalizo, YILAA et la Comission Nationale du Panafricanisme, crédit photo : Espoir Photography

par Boris Ahiha, membre du collectif jeunesse international propulsé par Katalizo au Forum social mondial de Cotonou 2026.

Réuni·es à Cotonou dans le cadre du Forum social mondial 2026, des jeunes venu·es d’Afrique, d’Europe et du Canada ont confronté leurs expériences de l’emploi, des inégalités, de la crise climatique, de l’entrepreneuriat et de l’intelligence artificielle. Derrière des réalités nationales très différentes, les échanges ont fait apparaître un constat commun : du Nord au Sud, une partie croissante de la jeunesse se retrouve confrontée aux mêmes incertitudes face à un système économique mondialisé en pleine transformation.

À première vue, leurs réalités semblent éloignées. Certain·es viennent du Bénin, du Burkina Faso ou du Togo. D’autres du Canada, de France, de Belgique ou du Luxembourg. Les contextes économiques, les institutions et les possibilités offertes à la jeunesse ne sont pas les mêmes.

Pourtant, au fil des discussions, les ressemblances ont progressivement pris le dessus sur les différences.

Le 4 août dernier, à l’Université d’Abomey-Calavi, près de Cotonou au Bénin, les organismes YILAA et KATALIZO ont réuni de jeunes leaders, entrepreneur·es, innovateur·trices et membres de la société civile à l’occasion du Forum social mondial 2026. Pendant plusieurs heures, les participant·es ont été invité·es à parler des difficultés auxquelles leur génération est confrontée, mais aussi des solutions qu’elle peut construire.

Emploi, intelligence artificielle, changements climatiques, accès aux ressources, entrepreneuriat, guerres, santé mentale ou encore montée des inégalités : malgré la diversité des parcours, les mêmes préoccupations sont revenues d’un groupe à l’autre.

Une convergence qui interroge la manière dont la mondialisation transforme aujourd’hui les conditions de vie des jeunes, bien au-delà des frontières nationales.

Quand l’emploi devient une inquiétude commune

La question de l’emploi a rapidement occupé une place importante dans les échanges.

Du côté des jeunes africain·es, les difficultés d’accès à un emploi stable ne constituent pas une nouveauté. Le chômage, le sous-emploi, la précarité et le manque d’occasions professionnelles continuent de peser sur les perspectives d’une partie importante de la jeunesse.

Mais ce qui a surpris plusieurs participant·es est de constater que des préoccupations semblables étaient exprimées par les jeunes venu·es du Nord.

Certain·es ont notamment évoqué la raréfaction de petits emplois traditionnellement occupés par les étudiant·es. L’automatisation et le développement rapide de l’intelligence artificielle alimentent la crainte de voir disparaître ou se transformer une partie des emplois d’entrée sur le marché du travail.

L’IA apparaît ainsi dans les discussions sous un double visage. Elle représente une possibilité d’innovation, d’apprentissage et de création, mais également une nouvelle source d’incertitude.

Pour une génération à qui l’on répète depuis longtemps que la formation constitue la principale porte d’entrée vers une vie professionnelle stable, la transformation rapide du marché du travail soulève une question difficile : que se passe-t-il lorsque les emplois auxquels les jeunes se préparent évoluent plus rapidement que les systèmes de formation eux-mêmes ?

Cette inquiétude ne s’arrête désormais plus aux frontières entre pays riches et pays pauvres.

Des ressources abondantes, mais toujours plus concentrées

Photo : Espoir Photography

Les échanges ont également fait ressortir un profond sentiment d’injustice dans la répartition des richesses.

Plusieurs jeunes africain·es ont dénoncé l’exploitation des ressources naturelles par de grandes entreprises, notamment étrangères, tandis que les populations locales profitent parfois peu des richesses produites sur leur propre territoire.

La déforestation, la pollution et la dégradation des milieux de vie ont notamment été évoquées comme des conséquences de certains modèles de développement économique.

Mais là encore, les interventions des participant·es du Nord ont révélé une préoccupation comparable : celle d’une économie dans laquelle la richesse semble de plus en plus concentrée entre les mains d’une minorité alors qu’une part croissante de la population éprouve des difficultés à répondre à ses besoins.

Les contextes diffèrent, mais le sentiment exprimé est semblable : celui d’un décalage croissant entre la richesse produite collectivement et la manière dont elle est distribuée.

Face à cette situation, certaines personnes présentes ont appelé à repenser plus profondément les modèles économiques dominants. Parmi les pistes évoquées figurait notamment une plus grande place accordée aux politiques socialistes et à la redistribution des richesses afin de réduire les inégalités.

Au-delà du choix des modèles politiques, une question revenait constamment : comment permettre aux jeunes de participer réellement au partage des ressources et aux décisions qui déterminent leur avenir ?

La crise climatique ne connaît pas de frontières

L’environnement constitue un autre point de convergence.

Pour plusieurs participant·es africain·es, les changements climatiques sont étroitement liés aux enjeux de déforestation, d’exploitation des ressources naturelles et de pollution. Ils touchent directement les conditions de vie, les activités économiques et les perspectives de développement.

Les jeunes venu·es du Nord ont eux aussi parlé de leurs inquiétudes face à la dégradation de l’environnement et aux conséquences déjà perceptibles du dérèglement climatique.

Cette proximité dans les préoccupations ne signifie pas que les conséquences sont réparties également. Les capacités financières, institutionnelles et technologiques permettant de s’adapter aux changements climatiques demeurent profondément inégales d’un pays à l’autre.

Elle rappelle toutefois une évidence : l’atmosphère, les océans et les écosystèmes ignorent les frontières politiques.

Les décisions prises par une entreprise ou un gouvernement à des milliers de kilomètres peuvent avoir des conséquences sur d’autres communautés. Dans un système économique mondialisé, les problèmes environnementaux deviennent eux aussi mondialisés.

Entreprendre, mais avec quels moyens ?

Photo : Espoir Photography

Pour plusieurs jeunes du Sud présents à l’atelier, l’entrepreneuriat représente une manière de contourner le manque d’emplois et de créer leurs propres possibilités.

Mais entreprendre en Afrique demeure un parcours semé d’obstacles : accès difficile au financement, faiblesse de certains mécanismes d’accompagnement, difficultés administratives et ressources limitées.

Les discussions ont toutefois montré que l’inquiétude concernant les moyens disponibles pour agir n’est pas propre aux pays africains.

Des participant·es du Nord ont notamment évoqué la réduction de certaines ressources consacrées aux initiatives de développement, à la solidarité internationale et aux projets portés par les jeunes.

De part et d’autre, une même contradiction apparaît alors : on demande aux nouvelles générations d’innover, d’entreprendre et de trouver des solutions aux grandes crises contemporaines, tout en limitant parfois les moyens leur permettant de le faire.

L’innovation devient difficile lorsqu’elle repose uniquement sur la capacité individuelle de jeunes déjà confronté·es à la précarité.

Des guerres lointaines aux conséquences très proches

La situation internationale s’est également invitée dans les discussions.

Les guerres en cours dans différentes régions du monde inquiètent une jeunesse qui en ressent les effets même lorsqu’elle vit loin des zones de conflit.

Hausse du coût de certains produits, déplacements de population, tensions politiques, migrations, insécurité et polarisation : les conséquences des conflits dépassent rapidement les pays directement touchés.

Pour les participant·es, cette interdépendance montre les limites d’une lecture du monde dans laquelle les crises seraient strictement nationales.

Dans une économie mondialisée, une guerre peut perturber des chaînes d’approvisionnement sur plusieurs continents. Une crise environnementale peut accélérer des migrations. Une innovation technologique développée dans une région peut transformer le marché du travail d’une autre.

Les destins sont davantage liés que ne le laissent parfois croire les frontières.

La santé mentale, face moins visible des crises

Derrière les grands enjeux économiques et géopolitiques, une préoccupation plus intime a aussi émergé : la santé mentale.

Incertitude professionnelle, pression économique, peur du déclassement, anxiété climatique, guerres, discriminations et difficultés à se projeter dans l’avenir s’accumulent dans le quotidien d’une génération constamment exposée aux crises du monde.

À travers les téléphones et les réseaux sociaux, celles-ci sont désormais vécues presque en temps réel.

Pour plusieurs jeunes, prendre au sérieux leur avenir implique donc également de reconnaître cette dimension moins visible des transformations contemporaines.

L’emploi et les revenus comptent. Mais la capacité de vivre dignement, de créer des liens, d’espérer et de se projeter dans l’avenir compte tout autant.

« Les jeunes n’attendent pas la charité »

Malgré l’ampleur des problèmes énumérés, l’atelier ne s’est pas terminé sur un constat d’impuissance.

Les participant·es ont plutôt insisté sur la responsabilité individuelle et collective des jeunes et sur la nécessité de sortir d’une logique de victimisation.

De leurs échanges est notamment ressortie une déclaration commune : « Les jeunes n’attendent pas la charité, les jeunes veulent des opportunités. Jeune, prépare-toi, forme-toi et ose. »

Un message qui traduit la volonté d’agir, mais qui ne fait pas disparaître la responsabilité des États, des institutions et des acteurs économiques.

Car demander aux jeunes de « prendre leur destin en main » ne peut signifier leur demander de résoudre seul·es des problèmes structurels qui les dépassent.

La responsabilité individuelle peut ouvrir des portes. Elle ne peut, à elle seule, redistribuer les richesses, arrêter une guerre, réguler une multinationale, financer les services publics ou déterminer les règles encadrant l’intelligence artificielle.

C’est précisément là que les échanges entre jeunesses du Nord et du Sud prennent tout leur sens.

Du Nord au Sud, une même génération ?

Pendant longtemps, les difficultés de la jeunesse ont été analysées principalement à travers une opposition entre un Nord prospère et un Sud confronté au manque de ressources.

Les discussions de Cotonou donnent à voir une réalité plus complexe.

Les inégalités entre pays demeurent considérables. Mais, à l’intérieur même des sociétés, d’autres fractures se renforcent : entre celles et ceux qui possèdent et celles et ceux qui travaillent, entre les personnes qui contrôlent les technologies et celles qui en subissent les transformations, entre les populations qui profitent de l’exploitation des ressources et celles qui en vivent les conséquences.

L’intelligence artificielle accélère encore certaines de ces transformations.

Elle peut être un formidable outil d’émancipation, de connaissance et d’innovation. Mais si son développement reproduit les mêmes logiques de concentration économique que celles déjà observées ailleurs, elle risque aussi d’amplifier des inégalités existantes.

Les discussions tenues à Cotonou montrent ainsi que les défis auxquels fait face la jeunesse ne peuvent plus être pensés uniquement pays par pays.

Un jeune entrepreneur béninois et une étudiante canadienne ne vivent évidemment pas les mêmes réalités. Pourtant, ils peuvent désormais partager une inquiétude face à l’emploi, au coût de la vie, à la concentration des richesses, à l’avenir climatique ou à la vitesse des transformations technologiques.

Dans cette convergence peut aussi naître une force.

Celle de comprendre que les difficultés vécues individuellement ont souvent des causes collectives. Et que les réponses pourraient, elles aussi, dépasser les frontières.

À Cotonou, durant quelques heures, des jeunes de plusieurs continents ont commencé par raconter leurs différences.

Ils ont surtout fini par découvrir tout ce qu’ils avaient en commun.

Photos de l’atelier