Atelier sur la décentralisation et autonomie des communautés isolées : regards croisés Nord-Sud au Forum social mondial 2026
Photo de l’atelier, crédit photo : Mouna Chaabouni
par Christina Jeanty, membre du collectif jeunesse international propulsé par Katalizo au Forum social mondial 2026.
Plus de dix ans après l’édition de Tunis (2015), le Forum social mondial a fait son retour sur le continent africain à l’occasion de sa 17ᵉ édition, tenue à Cotonou du 4 au 8 août 2026. L’événement a rassemblé des délégations venues de nombreux pays autour des enjeux de justice sociale, climatique et territoriale. C’est dans ce cadre que s’est tenu, en Zone verte du Forum, l’atelier « Autonomie des communautés isolées : le modèle décentralisé nordique en dialogue avec le Sud Global », organisé par l’organisme québécois Katalizo et animé par Isabelle Béland. L’atelier proposait une réflexion croisée entre l’expérience de décentralisation et d’autonomie gouvernementale vécue par des communautés autochtones du Nord canadien et les réalités de communes rurales isolées du Bénin, à partir des expériences concrètes des personnes participantes.
L’isolement : un frein structurel à l’autonomie
Le premier axe de discussion a porté sur les facteurs qui isolent certaines communautés et freinent leur autonomisation : l’éloignement géographique des centres urbains et des centres de décision, le manque d’infrastructures et de services essentiels (eau, électricité, routes), les barrières linguistiques, et la déconnexion administrative et économique par rapport aux pouvoirs centraux. Ce phénomène a été résumé par une formule marquante entendue en atelier : les richesses des communautés isolées sont souvent exploitées à distance, sans retour proportionnel pour les populations concernées. Deux exemples concrets, l’un venu du Nord, l’autre du Sud, ont permis d’illustrer ces dynamiques.
L’exemple de la Nation crie d’Eeyou Istchee
Logo du Grand Conseil des Cris
Isabelle Béland a présenté le parcours de la Nation crie d’Eeyou Istchee, dans le Nord-du-Québec, comme un cas emblématique de transition d’une communauté autochtone isolée vers une autonomie gouvernementale croissante. Ce cheminement s’appuie sur une série d’ententes historiques :
La Convention de la Baie-James et du Nord québécois, signée en 1975, premier traité moderne entre le Québec, le gouvernement fédéral canadien et des nations autochtones, qui a accordé à la population crie une autonomie dans des domaines clés comme l’éducation, la santé et la gestion des ressources naturelles, en échange de la cession de droits sur un vaste territoire.
La Paix des Braves, conclue en 2002 entre la population crie et le Québec, qui a renforcé cette autonomie et mis fin à plusieurs litiges juridiques.
La création, en 2012, du Gouvernement régional d’Eeyou Istchee Baie-James, une structure inédite au Québec gérée à parts égales par des autochtones et non autochtones exerçant des pouvoirs équivalents à ceux d’une municipalité, d’une MRC et d’une conférence régionale des élus.
L’Entente sur la gouvernance de la Nation crie, signée avec le gouvernement du Canada en 2017, qui a confirmé un cadre d’autogouvernance permettant à la population crie d’adopter leurs propres lois sur les terres de catégorie IA, sans devoir passer par le gouvernement fédéral ou provincial, notamment en matière d’utilisation des terres, de protection de l’environnement et d’ordre public.
Le territoire visé par ces ententes couvre plus de 330 000 km², soit environ dix fois la superficie de la Belgique. Il s’agit d’un exemple souvent cité pour illustrer comment une communauté historiquement marginalisée peut, par des négociations de nation à nation et des transferts progressifs de pouvoirs, bâtir une gouvernance locale forte, adaptée à sa culture et à son territoire.
L’exemple de Sakété au Bénin
En contrepoint, l’un des sous-groupes de l’atelier a documenté la situation de la commune de Sakété, dans le département du Plateau, au sud-est du Bénin, à environ 60 km de Cotonou. Bien que relativement proche de la capitale économique par rapport à d’autres communes béninoises, Sakété présente des signes d’isolement et de vulnérabilité :
Guelede de Sakété
un taux de participation citoyenne jugé faible dans les affaires communales ;
une économie largement tournée vers l’agriculture, avec des difficultés à écouler les productions à un prix rémunérateur ;
un accès encore limité à l’eau potable et à l’électricité dans certaines zones ;
la mise en place récente, selon les échanges rapportés en atelier, d’un ministère dédié plus directement aux réalités béninoises, signe d’une évolution institutionnelle en cours.
Cet exemple a permis de nuancer le récit : l’isolement n’est pas toujours affaire de distance brute, mais aussi de déficit d’infrastructures, de débouchés économiques et de participation démocratique des défis que partagent, à des degrés divers, de nombreuses communautés rurales du Sud global.
Décentraliser : de quoi parle-t-on ?
La décentralisation a été définie comme le transfert d’une partie des pouvoirs, des responsabilités et des ressources d’un gouvernement central vers des instances locales ou régionales. Elle s’oppose à la centralisation, qui concentre les décisions et les ressources au niveau national, souvent loin des réalités vécues sur le terrain.
Les échanges en atelier ont permis de dégager une série d’avantages potentiels associés à une gouvernance décentralisée :
1. Un rapprochement des administrations avec les citoyennes et citoyens ;
2. Un renforcement du sentiment d’appartenance et d’inclusion ;
3. Une meilleure défense de la langue et de la culture locales, et le développement d’outils propres aux communautés ;
4. Des décisions mieux adaptées aux réalités locales ;
5. Une réduction potentielle des inégalités territoriales ;
6. Une participation citoyenne accrue ;
7. Une amélioration des services publics de proximité ;
8. Un terrain plus favorable à l’innovation locale ;
9. Une limitation de la corruption, favorisée par une reddition de comptes plus directe ;
10. Une responsabilisation des collectivités, qui gagnent en autonomie ;
11. Un renforcement de la résilience des communautés.
L’atelier a toutefois insisté sur le fait que la décentralisation n’est pas une solution universelle : certains services gagnent à demeurer centralisés (grandes infrastructures, certaines fonctions régaliennes), tandis que d’autres bénéficient d’une gestion locale. La bonne combinaison dépend du contexte propre à chaque communauté.
Un dialogue Nord-Sud pour réduire les inégalités
L’atelier a aussi insisté sur l’intérêt d’un dialogue structuré entre pays du Nord et pays du Sud. Ces échanges visent à réduire les inégalités mondiales et à identifier des solutions communes, en s’appuyant sur des exemples concrets de décentralisation réussie comme celui d’Eeyou Istchee pour nourrir la réflexion sur les stratégies de développement dans des contextes très différents, comme celui de Sakété.
Les échanges ont aussi rappelé que les communautés isolées touchées par ces enjeux sont, au Canada, principalement des communautés autochtones, un point de convergence avec les réalités vécues par plusieurs communautés rurales africaines.
Cet atelier du FSM 2026 aura permis de mettre en résonance deux réalités a priori éloignées : celle d’une nation autochtone du Nord canadien ayant progressivement conquis son autonomie gouvernementale à travers des décennies de négociations, et celle d’une commune rurale du Sud béninois cherchant encore à consolider sa participation citoyenne et ses infrastructures de base. Au-delà des différences de contexte, un même constat traverse ces deux expériences : la décentralisation est un outil d’émancipation que si elle s’accompagne d’un réel transfert de ressources, d’un renforcement des capacités locales et d’une participation citoyenne active.